Qu’est-ce que la culture?

Comblat-le-Château – La vallée de Paul Signac
Paul Signac, Comblat-le-Château – La vallée, 1887, collection privée (détails)

Une langue évolue et les mots qui la composent apparaissent, disparaissent ou changent de sens au fil du temps. De nouveaux termes sont créés pour décrire de nouvelles réalités. Des mots anciens s’adaptent aux changements de la société. Le champ d’un mot s’élargit ou se rétrécit. Il n’est jamais figé et, s’il se fige à un moment de son évolution, ce n’est souvent que pour une période de temps limitée. Et c’est sans compter les significations particulières qu’un mot ou qu’une expression a d’une langue à une autre. Le mot culture n’a évidemment pas échappé à ces réalités. Plus, il a été profondément marqué par les aléas de son histoire.

L’évolution du concept de culture

Le terme colture, première orthographe du mot culture, est apparu au XIIe siècle. Il désignait alors une «terre cultivée», selon le Dictionnaire de l’Académie française. Il s’est ensuite épelé culture, sous l’influence du latin cultura, vers la fin du siècle suivant. Sa signification s’est élargie pour la première fois puisqu’il s’entendait dorénavant du soin des champs ou du bétail1. Le sens propre du mot en français réfère d’ailleurs toujours à cette idée. La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française associe le terme, dans son sens premier, aux «productions naturelles»2. Les autres sens, comme c’est d’ailleurs le cas du latin cultura qui a suivi un développement similaire, sont généralement attestés au figuré.

L’évolution du concept est intimement liée aux bouleversements sociaux, économiques et politiques qu’a subis la société3. L’importance de la culture de la terre demeure, mais on cultive aussi son esprit et ses facultés. On distingue alors la culture de la nature4, «la première se caractéris[ant] par l’accession au langage symbolique et articulé, et par la capacité humaine à travailler et à transformer la seconde»5. La culture est donc le produit de l’homme sur son environnement, le produit d’une activité humaine6. Elle se réfère à une qualité propre à l’homo sapiens qui le différencie des autres espèces capables seulement de réactions viscérales ou instinctives7. Elle correspond à «un processus d’“humanisation”»8, pour reprendre les mots de Herbert Marcuse.

Selon Bénéton, auteur de l’ouvrage de référence en français sur les notions de culture et de civilisation, le premier usage au sens figuré du terme remonte au milieu du XVIe siècle, alors que le Dictionnaire de l’Académie française ne le mentionne pour la première fois qu’en 1718. Le sens figuré s’était émancipé dans l’usage quelques années auparavant, en 1691, date à laquelle il a été employé pour la première fois d’une manière autonome9. Jusqu’au XVIIIe siècle, le terme demeure en effet le plus souvent accolé à un autre mot afin de préciser la chose cultivée10: la culture des arts, la culture des lettres, la culture des sciences, etc. L’acception moderne et autonome de culture s’est imposée en français au Siècle des Lumières11, bien que seule l’expression «culture des terres» figure dans l’Encyclopédie12.

La réciprocité des influences… culturelles

Le prestige de la langue française et, dans une moindre mesure, le succès des idées des Lumières françaises et leur diffusion dans les grandes capitales européennes expliqueraient que l’allemand et l’anglais ont emprunté au français le mot culture13. Raymond Williams note que le terme est passé dans la langue anglaise au début du XVe siècle, mais il se limitait alors à tout ce qui était relatif au travail de la terre. La signification du mot s’est ensuite étendue, au début du XVIe siècle, au développement des facultés de l’homme14. En allemand, le terme a fait son apparition à la fin du XVIIIe siècle. Il s’est d’abord épelé Cultur, trahissant l’origine française du mot, puis Kultur à partir du XIXe siècle. La langue allemande utiliserait le mot Kultur dans une acception étroite limitée à la vie religieuse, artistique et intellectuelle15.

Au XIXe siècle, le rayonnement de la philosophie et des lettres allemandes a concouru à l’élargissement de la signification du mot culture en français. Le sens du terme a évolué et ne s’est plus limité au développement intellectuel d’un individu. Culture s’est dotée d’une dimension collective et a renvoyé pareillement au développement d’un groupe, d’une classe ou de la société dans son ensemble16. Elle est devenue proche de civilisation17 et elle reflétait alors l’idée d’une société arrivée à maturité par opposition à des sociétés dites «sauvages» ou «barbares»18. Le rapprochement entre les deux termes s’inscrira dans la durée, mais ils reprendront leur autonomie avec l’essor de l’anthropologie qui va marquer le développement du mot culture19.

L’acception large au sens anthropologique du terme

Les chercheurs de toutes les branches des sciences humaines ont dû déterminer l’étendue du mot culture lorsqu’ils ont décidé d’investir ce champ de recherche. Généralement, en sciences, le terme est utilisé dans un sens plus large que dans le langage populaire20. Le sens peut néanmoins différer d’une discipline scientifique à l’autre: en archéologie et en anthropologie culturelle, par exemple, une référence à la culture ou à une culture implique principalement une référence à la production matérielle d’une société, alors qu’en histoire et en études culturelles (cultural studies), on se réfère plutôt aux systèmes symboliques21.

La conception anthropologique a toutefois été déterminante, particulièrement à cause de l’importance de l’anthropologie états-unienne, et elle a durablement influencé le terme culture22. L’anthropologue anglais Edward B. Tylor a offert, dans un ouvrage de référence publié en 1871, une définition qui a marqué l’apparition de la notion de culture comme concept scientifique23: «Culture ou civilisation, pris dans son sens ethnographique étendu, est ce tout complexe qui comprend la connaissance, les croyances, l’art, la morale, le droit, les coutumes et toutes les autres aptitudes et habitudes acquises par l’homme en tant que membre de la société.»24

Cette définition, si souvent reprise et adaptée, est fondatrice d’une conception moderne de la culture. Elle annonce la convergence des significations anthropologique, sociologique et artistique du terme. Williams a affirmé en ce sens que la culture comprend toutes les formes d’activités à caractère social, ainsi que les activités artistiques et intellectuelles25. Ces dernières incluent non seulement les arts traditionnels et les productions intellectuelles, mais également toutes les pratiques significatives telles que la langue, la philosophie, le journalisme, la mode et la publicité.

L’acception anthropologique de culture, comme «mode de vie distinct d’une collectivité»26, s’est généralement imposée dans la pensée contemporaine occidentale. Claude Lévi-Strauss a d’ailleurs proposé, en 1950, de définir la culture comme «un ensemble de systèmes symboliques au premier rang desquels se placent le langage, les règles matrimoniales, les rapports économiques, l’art, la science, la religion»27. Denys Cuche confirme que la notion de culture «comprise dans le sens étendu qui renvoie aux modes de vie et de pensée»28 est largement admise. Plusieurs auteurs et penseurs de la culture empruntent d’ailleurs à l’anthropologie sa conception large du terme29.

L’acception restreinte aux productions artistiques et intellectuelles

Des auteurs proposent de rétrécir le champ du mot culture à sa signification la plus courante, celle d’un nom qui décrit les oeuvres et les pratiques issues d’activités artistiques et intellectuelles30. La culture ainsi envisagée se limite à «son acception restreinte, académique, “cultivée”, qui renvoie aux oeuvres dites culturelles et aux pratiques qui leur sont rattachées»31, telles que les arts de la scène, les arts visuels, le cinéma, le livre, la musique, la littérature, la peinture, la sculpture, la télévision ou le théâtre.

Essentiellement, la culture dans son acception restreinte renvoie à l’idée de création et de patrimoine. Elle a le sens limité de la production artistique d’une société, «définie et appréciée selon des critères esthétiques»32. Claude Mollard la synthétise en une «accumulation d’oeuvres d’art et de l’esprit»33. La culture comprend en somme, comme nous l’avons proposé dans notre thèse de doctorat, «l’ensemble des productions artistiques ou intellectuelles d’une société, qui existent le plus souvent sous une forme esthétique, mais sans s’y limiter»34.

Ces quelques réflexions sur l’évolution de la notion de culture, qui varie en fonction de l’angle disciplinaire par lequel elle est abordée35, démontrent toute la complexité d’appréhender un terme polysémique. Il convient de conclure des définitions disséminées dans de nombreux articles, documents ou livres qu’il existe autant de conceptions de la culture qu’il y a d’auteurs, de chercheurs, d’écrivains, d’intellectuels ou de penseurs qui se sont penchés sur la question. La liste présentée à la suite de cet article illustre bien ce point de vue et la diversité des définitions existantes.

* An English version of this article has been published under the title What is culture?.

1 Philippe Bénéton, Histoire de mots: culture et civilisation, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1975, p. 23.

2 Le Trésor de la langue française, entre autres, procède de la même manière – «Traitement du sol en vue de la production agricole» –, ainsi que Le Petit Robert – «Action de cultiver la terre; ensemble des opérations propres à tirer du sol les végétaux utiles à l’homme et aux animaux domestiques».

3 Jonathan Friedman, Cultural Identity and Global Process, Londres, Sage, 1994, p. 71.

4 Allan Bloom, The Closing of the American Mind, New York, Simon & Schuster, 1988, p. 185 à 190; et John Tomlinson, Cultural Imperialism – A critical introduction, Londres/New York, Continuum, 2001, p. 23.

5 Michel Oriol, «L’altérité et les différences culturelles», in Carmel Camilleri (dir.), Différence et cultures en Europe, Strasbourg, Éd. du Conseil de l’Europe, 1995, p. 13, 15.

6 André-Hubert Mesnard, Droit et politique de la culture, Paris, PUF, 1990, p. 13.

7 J. Friedman, Cultural Identity and Global Process, op. cit., p. 72.

8 Herbert Marcuse, «Remarques à propos d’une définition de la culture», in H. Marcuse, Culture et société, Paris, Éd. de Minuit, 1980, p. 311, 312.

9 P. Bénéton, Histoire de mots, op. cit., p. 24, 25 et 26.

10 Denys Cuche, La notion de culture dans les sciences sociales, Paris, La Découverte, 2004, p. 8.

11 P. Bénéton, Histoire de mots, op. cit., p. 24 à 26.

12 Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, t. 4, Paris, Briasson, David, Durand et Le Breton, 1754, p. 552.

13 D. Cuche, La notion de culture dans les sciences sociales, p. 9.

14 Raymond Williams, Keywords – A vocabulary of culture and society, éd. revue et corrigée, New York, OUP, 1985, p. 87.

15 Terry Eagleton, The Idea of Culture, Malden, Blackwell, 2000, p. 9.

16 Thomas Stearns Eliot, Notes Towards the Definition of Culture, Londres, Faber and Faber, 1962, p. 21 à 34.

17 D. Cuche, La notion de culture dans les sciences sociales, op. cit., p. 13.

18 Edgar Morin, Penser l’Europe, éd. revue et complétée, Paris, Gallimard (coll. Folio/Actuel), 1990, p. 83; et R. Williams, Keywords, op. cit., p. 57 et 59.

19 T. Eagleton, The Idea of Culture, op. cit., p. 9 et 26.

20 Ralph Linton, The Cultural Background of Personality, New York, Appleton-Century-Crofts, 1945, p. 30.

21 R. Williams, Keywords, op. cit., p. 91.

22 D. Cuche, La notion de culture dans les sciences sociales, op. cit., p. 29.

23 P. Bénéton, Histoire de mots, op. cit., p. 113.

24 Edward B. Tylor, Primitive Culture: Researches into the Development of Mythology, Philosophy, Religion, Art, and Custom, in E. B. Tylor, The Collected Works of Edward Burnett Tylor, vol. 3, Londres, Routledge/Thoemmes Press, 1994, p. 1 (notre traduction).

25 Raymond Williams, Culture, Londres, Fontana Press, 1981, p. 13.

26 J. Tomlinson, Cultural Imperialism, op. cit., p. 5 et 6 (notre traduction).

27 Claude Lévi-Strauss, «Introduction à l’oeuvre de Marcel Mauss», in Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1950, p. XIX.

28 D. Cuche, La notion de culture dans les sciences sociales, op. cit., p. 4.

29 Cf. T. S. Eliot, Notes Towards the Definition of Culture, op. cit., p. 120; J. Friedman, Cultural Identity and Global Process, op. cit., p. 72. John Paul Lederach, Preparing for Peace – Conflict transformation across cultures, Syracuse, Syracuse University Press, 1995, p. 9; John Frow, Cultural Studies and Cultural Value, New York, Clarendon Press/Oxford, 1995, p. 3; François Matarasso, «Culture, economics & development», in F. Matarasso (dir.), Recognising Culture – A series of briefing papers on culture and development, Londres, Comedia/Patrimoine canadien/Unesco, 2001, p. 3; Raymond Williams, Culture and Society 1780-1950, Londres, Chatto & Windus, 1958, p. XVI; et Raymond Williams, The Long Revolution, Londres, Chatto & Windus, 1961, p. 41.

30 T. Eagleton, The Idea of Culture, op. cit., p. 21.; et R. Williams, Keywords, op. cit., p. 90. Cf. Esla Forey et Sophie Monnier, Droit de la culture, Paris, Gualino, 2009, p. 15.

31 D. Cuche, La notion de culture dans les sciences sociales, op. cit., p. 6.

32 Alec McHoul et Toby Miller, Popular Culture and Everyday Life, Londres, Sage, 1998, p. 5 (notre traduction). Cf. Toby Miller et George Yúdice, Cultural Policy, Londres, Sage, 2002, p. 1.

33 Claude Mollard, L’ingénierie culturelle, 3e éd., Paris, PUF, 2009, p. 20.

34 Louis-Philippe Gratton, Contribution à l’analyse des rapports du droit interne et du droit international en matière culturelle – Étude de droit comparé et de droit international économique, Université Toulouse 1 Capitole, 2016, p. 30.

35 Jean-Guy Meunier, «Le livre blanc de La politique québécoise du développement culturel – Esquisse critique d’une philosophie de la culture», (1979) 6 Philosophiques 347, 350.