Pierre-Paul Royer-Collard et la liberté de la presse

Pierre-Paul Royer-CollardPierre-Paul Royer-Collard, né en 1763, à Sompuis, en Champagne, et mort à Châteauvieux, en Loir-et-Cher, en 1845, a marqué la vie politique de son époque. Après avoir renoncé à une carrière ecclésiastique, il a choisi d’exercer – brièvement – la profession d’avocat avant que n’éclate la Révolution. L’homme remarqué particulièrement pour ses interventions à la tribune de la Chambre des députés, qu’il a présidée entre 1828 et 1830, a également été professeur d’histoire de la philosophie à la Faculté des lettres de l’Académie de Paris.

Catholique, royaliste et libéral, Royer-Collard avait ses admirateurs. «Nous trouverons en lui la fermeté du caractère, l’énergie de la volonté, la maturité de l’âge, l’intégrité de la vie, l’expérience des hommes et des choses, l’étendue et la variété des connaissances, l’art de penser, d’écrire, de parler»1, avait professé l’avocat et docteur en droit Gustave Mennesson dans un éloge prononcé, en 1875, à l’ouverture de la conférence des avocats. Ses qualités d’orateur ont particulièrement retenu l’attention de ses contemporains, notamment celle d’Adrien Philippe qui a écrit à son propos qu’«il avait fait retentir la tribune nationale des accents de sa mâle éloquence»2.

L’homme politique, qui n’a publié aucun livre de son vivant et qui n’a légué à l’histoire qu’une trentaine de discours, a été admis à l’Académie française le 19 avril 1827. «Aucune composition, aucune branche de littérature cultivée avec quelque succès, n’ont attiré sur moi vos regards»3, a-t-il admis dans son discours de réception. Il a estimé que les académiciens distinguaient ainsi, «par une indulgente fiction»4, la tribune de la Chambre. Il s’est distingué au sein de l’institution lors de l’étude du verbe baser, alors qu’il s’opposait à son entrée dans le Dictionnaire de l’Académie française. Il a menacé de la quitter si le terme était accepté au sens figuré par les Immortels. «S’il entre, je sors!», avait-il alors averti.

Il a également mis sa verve au service de la défense des principes démocratiques, au premier rang desquels se trouve la liberté de la presse. Il a souligné, le 29 janvier 1817, la «nature tout à fait particulière» des journaux qui participent «aux débats qui sont l’âme et la vie des gouvernements constitutionnels». Il n’admettait pas, dans un discours du 29 avril 1819, que la loi réduise «au silence politique» les écrivains et tous les Français. Il affirmait, l’année suivante, que la liberté des journaux est ainsi inséparable de la liberté de la tribune et qu’elle est à ce titre un besoin du gouvernement. Il envisageait, déjà en 1822, que la publicité des débats constitue une «résistance aux pouvoirs établis» puisqu’elle «dénonce leurs écarts et leurs erreurs». Il n’y a qu’elle qui puisse «faire triompher contre eux la vérité et la justice», avançait-il. Il estimait en ce sens que la liberté de la presse établie comme droit public fonde toutes les autres libertés.

«Royaliste par conscience et par sentiment»5, Royer-Collard a accepté de servir comme directeur de l’Imprimerie et de la Librairie sous la première Restauration. Il a ainsi été investi «d’un pouvoir absolu sur les travaux de l’intelligence»6. Autrement dit, il a été brièvement responsable de la censure pendant le premier règne de Louis XVIII. La Charte constitutionnelle garantissait certes aux Français «le droit de publier et de faire imprimer leurs opinions, en se conformant aux lois qui doivent réprimer les abus de cette liberté»7, mais les circonstances ne se prêtaient guère à une liberté de la presse sans limite8. Le retour de l’empereur Napoléon Ier, en mars 1815, a mis fin à la monarchie constitutionnelle et aux fonctions de Royer-Collard qu’il n’aura exercé que durant quelques mois.

Il existe un nombre restreint d’écrits récents à propos de la vie et de l’oeuvre de Pierre-Paul Royer-Collard9, il convient donc de se tourner vers l’un des ouvrages que lui ont consacrés quelques auteurs du XIXe siècle disponibles en bibliothèque, chez le bouquiniste ou en version numérisée en ligne10. Un livre, paru en 1949 et qui n’aurait été tiré qu’à 2 000 exemplaires, permet de revisiter ses principaux discours. De la liberté de la presse11, dont sont tirées la majorité des citations reproduites ci-dessous, est aujourd’hui disponible gratuitement en version numérique. «[S]es discours sont de ceux qui perdent peu à être lus et gagnent beaucoup à être relus»12, selon la formule de Me Mennesson. Il apparaît donc digne d’intérêt de partager quelques extraits marquants de ses interventions à la chambre ou à l’Académie française, alors qu’il se portait à la défense de la démocratie, de la liberté en général et de la liberté de la presse en particulier.

Discours sur la démocratie et la liberté de la presse

«Sans doute, Messieurs, les journaux sont des écrits à manifester des opinions; ce caractère domine tellement en eux qu’il ne peut leur être contesté, et par conséquent la liberté des journaux est placée, comme celle de tous les écrits, sous la protection de la Charte. Mais en même temps qu’il faut proclamer franchement ce principe, on ne doit pas méconnaître que les journaux sont des écrits d’une nature tout à fait particulière, des écrits qui allant trouver le lecteur, et se renouvelant sans cesse comme la parole, participent de la nature des allocutions publiques.»

Moniteur universel, 29 janvier 1817, p. 109-110.

«[L]a liberté des journaux [n’est] que le développement naturel et désirable de la presse appliquée aux débats qui sont l’âme et la vie des gouvernements constitutionnels.»

Moniteur universel, 29 janvier 1817, p. 109-110.

«Il suit du principe de l’article, Messieurs, que si vous muriez la vie publique, si vous déclariez qu’il n’est pas permis de dire qu’un fonctionnaire public a fait ce qu’il a fait, a dit ce qu’il a dit en tant qu’homme public, vous reconnaîtriez que la puissance publique lui appartient comme la vie privée à chaque particulier; que la puissance publique est son domaine, son champ qu’il peut labourer comme il lui plaira, sans que le champ puisse murmurer, parce qu’il est la propriété de celui qui le laboure. Cette conséquence est insoutenable, elle est inouïe; aucun législateur ne l’a admise, si ce n’est la législation impériale, qui ne l’admettait elle-même que parce qu’elle considérait les fonctionnaires publics comme la propriété du Gouvernement, ne devant être soumis en cette qualité à d’autres censures que la sienne.»

Moniteur, 29 avril 1819, p. 529.

«Vos pères, Messieurs, n’ont pas été condamnés à cette servitude; nos rois ne la leur ont pas imposée, et il serait incompréhensible que ce fût une Chambre de députés nationaux qui entreprît de réduire au silence politique, non seulement les écrivains, mais tous les Français.»

Moniteur, 29 avril 1819, p. 529.

«Toutefois, Messieurs, acceptons et l’histoire contemporaine et la postérité présente, car nous ne pouvons échapper ni à l’une ni à l’autre, ni retenir en captivité rien de ce qui leur appartient.»

Moniteur, 29 avril 1819, p. 529.

«La censure des journaux est, sans nul doute, une loi d’exception. Quand cela ne serait pas vrai grammaticalement, cela serait vrai politiquement, parce que la liberté des journaux est un des besoins de notre Gouvernement, et qu’elle est inséparable de la liberté de la tribune.»

Moniteur, 26 mars 1820, p. 394.

«Les lois d’exception sont des emprunts usuraires qui ruinent le pouvoir, alors même qu’ils semblent l’enrichir; dans l’intérêt du Gouvernement, il faut s’en abstenir, autant qu’il est possible, comme d’une mauvaise conduite, d’un désordre.»

Moniteur, 26 mars 1820, p. 394.

«Que la liberté de la presse ait ce double caractère d’une institution politique et d’une nécessité sociale, c’est ce qui ne peut être révoqué en doute.»

Moniteur, 24 janvier 1822, p. 95-96.

«La publicité est une sorte de résistance aux pouvoirs établis, parce qu’elle dénonce leurs écarts et leurs erreurs, et qu’elle est capable de faire triompher contre eux la vérité et la justice. Elle est la plus énergique des résistances, parce qu’elle ne cesse jamais; elle est la plus noble, parce que toute sa force est dans la conscience morale des hommes. Envisagée sous ce rapport, la publicité est une institution, une liberté publique; car, Messieurs, les libertés publiques ne sont pas autre chose que des résistances.»

Moniteur, 24 janvier 1822, p. 95-96.

«Les résistances ne sont pas moins nécessaires à la stabilité des trônes qu’à la liberté des nations. Malheur aux Gouvernements qui réussissent à les étouffer.»

Moniteur, 24 janvier 1822, p. 95-96.

«Ce n’est qu’en fondant la liberté de la presse comme droit public, que la Charte a véritablement fondé toutes les libertés, et rendu la société à elle-même.»

Moniteur, 24 janvier 1822, p. 95-96.

«Il est donc rigoureusement vrai… que la liberté de la presse a le caractère et l’énergie d’une institution politique; il est vrai que cette institution est la seule qui ait restitué à la société ses droits contre les pouvoirs qui la régissent; il est vrai que le jour où elle périra, ce jour-là, nous retournerons à la servitude.»

Moniteur, 24 janvier 1822, p. 95-96.

«Les abus de la presse doivent être réprimés; qui est-ce qui en doute? Mais on peut abuser aussi de la répression, et si l’abus va jusqu’à détruire la liberté, la répression n’est plus que la prévention, avec l’hypocrisie de plus.»

Moniteur, 24 janvier 1822, p. 95-96.

«L’autre caractère sous lequel la liberté de la presse doit être envisagée dans toutes les discussions dont elle est l’objet, c’est qu’elle est une nécessité. Ce mot porte sa force avec lui; les privilèges de la nécessité sont connus; elle ne les tient pas des lois, et les lois ne peuvent pas les lui ravir.»

Moniteur, 24 janvier 1822, p. 95-96.

«Ainsi, dans l’état des choses, la démocratie, sujette de l’aristocratie, ne se protège que par la liberté de la presse. Si elle la perd, elle tombe dans l’esclavage politique le plus absolu.»

Moniteur, 24 janvier 1822, p. 95-96.

«Les peuples barbares font tout avec les armes; les Gouvernements corrompus des peuples civilisés s’imaginent qu’ils peuvent tout faire avec les lois; ils se trompent. Les lois qui s’adressent à une nation éclairée et attentive ont besoin de l’acceptation tacite de la raison; si elles ne l’obtiennent pas, elles n’ont pas le principe de vie; elles meurent.»

Moniteur, 24 janvier 1822, p. 95-96.

«Il n’en est pas des procès de la presse comme des autres: les délits n’étant ni définis, ni définissables, les jugements ne sont pas écrits d’avance dans la loi: ils sont rendus par l’équité naturelle du juge; et son équité est dans son opinion, que l’opinion publique éclaire toujours.»

Moniteur, 15 février 1827, p. 232.

«L’oppression de la presse, appuyée sur la maxime que vous avez entendue, n’est rien moins que le manifeste d’une vaste tyrannie, qui contient en principe toutes les oppressions, et qui les légitime toutes.»

Moniteur, 15 février 1827, p. 232.

«Avec la liberté étouffée doit s’éteindre l’intelligence, sa noble compagne. La vérité est un bien, mais l’erreur est un mal. Il ne faut pas ménager le bien, quand on attaque le mal. Périssent donc ensemble et l’erreur et la vérité! Comme la prison est le remède naturel de la liberté, l’ignorance sera le remède nécessaire de l’intelligence. L’ignorance est la vraie science de l’homme et de la société.»

Moniteur, 15 février 1827, p. 232.

«C’est qu’il y a au fond de toutes les tyrannies le même mépris de l’humanité, et quand elles daignent philosopher, ce mépris se déclare par les mêmes sophismes.»

Moniteur, 15 février 1827, p. 232.

«L’entreprise est laborieuse, et il ne sera pas facile de la consommer. À l’avenir, il ne s’imprimera pas une ligne en France, je le veux. Une frontière d’airain nous préservera de la contagion étrangère; à la bonne heure. Mais il y a longtemps que la discussion est ouverte dans le Monde entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux. Elle remplit d’innombrables volumes, lus et relus, le jour et la nuit, par une génération curieuse. Des bibliothèques, les livres ont passé dans les esprits. C’est de là qu’il vous faut les chasser. Avez-vous pour cela un projet de loi? Tant que nous n’aurons pas oublié ce que nous savons, nous serons mal disposés à l’abrutissement et à la servitude.»

Moniteur, 15 février 1827, p. 23.

«Il y a dans la liberté, vous le savez, un profond et beau sentiment, d’où jaillissent, comme de leur source naturelle les grandes pensées, aussi bien que les grandes actions.»

Discours prononcés dans la séance publique tenue par l’Académie française pour la réception de M. Royer-Collard, Paris, Firmin Didot, 1827, p. 4 et 5.

«S’il n’était pas dans les esprits, en vain la liberté serait écrite dans les lois, en vain elle retentirait sans cesse dans les paroles et dans les formes du gouvernement.»

Discours prononcés dans la séance publique tenue par l’Académie française pour la réception de M. Royer-Collard, Paris, Firmin Didot, 1827, p. 5.

«Et là où elle fleurit dans tout son éclat, assurons-nous au contraire que si la liberté n’est pas dans nos lois, elle vit néanmoins dans les âmes, elle est présente aux esprits qui la regrettent ou qui l’appellent.»

Discours prononcés dans la séance publique tenue par l’Académie française pour la réception de M. Royer-Collard, Paris, Firmin Didot, 1827, p. 5.

Dernière mise à jour: 6 mai 2019

1 Gustave Mennesson, Éloge de Royer-Collard, Paris, A. Parent, 1876, p. 20.

2 Adrien Philippe, Royer-Collard, sa vie publique, sa vie privée, sa famille, Paris, M. Lévy Frères, 1857.

3  Pierre-Paul Royer-Collard, Discours prononcés dans la séance publique tenue par l’Académie française pour la réception de M. Royer-Collard, Paris, Firmin Didot, 1827, p. 1.

4 Ibid., p. 3.

5 A. Philippe, Royer-Collard, sa vie publique, sa vie privée, sa famille, op. cit., p. 69.

6 Ibid.

7 Charte constitutionnelle, 4 juin 1814, art. 8, in Ferdinand Mélin-Soucramanien (dir.), Les constitutions de la France de la Révolution à la IVe République, Paris, Dalloz, 2009, p. 195.

8 Prosper B. de Barante, La vie politique de M. Royer-Collard – Ses discours et ses écrits, Paris, Didier et cie, 1861, p. 143 à 146; et Léon Vingtain, Vie publique de Royer-Collard, Paris, Michel Lévy frères, 1858, p. 58 et 59.

9 Corinne Doria, Pierre Paul Royer-Collard (1763-1845) – Un philosophe entre deux révolutions, Presses universitaires de Rennes, 2018; ou Roger Langeron, Un conseiller secret de Louis XVIII – Royer-Collard, Paris, Hachette, 1956.

10 Henry Moreau, Royer-Collard et la Restauration, Paris, C. Douniol, 1859; Jacques-Eugène Spüller, Royer-Collard, Paris, Hachette, 1895; ainsi que les ouvrages cités précédemment.

11 Pierre-Paul Royer-Collard, De la liberté de la presse – Discours, Paris, Librairie de Médicis, 1949.

12 G. Mennesson, Éloge de Royer-Collard, op. cit. p. 55.